Qu’elle utilité me direz-vous à aborder la parabole du Semeur ? On a déjà tout dit à son sujet. On en entend parler depuis tout petit, et depuis lors on a eu l’occasion d’en faire le tour.
Et bien sachez que pour les premiers chrétiens, pour l’Eglise primitive du 1er siècle, ce passage était LA parabole par excellence. Elle occupait pour eux une importance capitale. Pourquoi ? Et bien déjà il s’agit de la première parabole que Jésus a donné. Marc la situe au début de l’enseignement du Christ. Il a commencé son enseignement par la parabole du Semeur. Il s’y trouve donc la première impression que Jésus veut donner, le postulat de base duquel découlera tout le reste. On y a la présentation que Jésus se donne de lui-même et de son ministère.
Ensuite, au début et à la fin de cette dernière se trouve une exhortation à bien écouter. Comme pour signifier encore plus l’importance de ce qu’il va dire.
Ainsi une parabole qui prend une telle place vaut à mon avis toujours la peine qu’on y revienne, qu’on la découvre, re-découvre ou tout simplement qu’on s’en remémore.
1- Une parabole c’est quoi et pourquoi ? :
Mais peut-être avant de se pencher sur ce passage, il y a un premier élément qui m’interpelle. Pourquoi Jésus, quand il voulait expliquer, nous faire entrer dans le mystère de Dieu, utilisait les paraboles ? C’est quand même étrange ? Mais surement pas sans raisons.
A- Définition :
Dans sa définition, le mot parabole vient du grec parabolè qui signifie : comparaison, rapprochement, ressemblance, discours allégorique.
Il est formé de 2 mots :
Le verbe bolè : lancer mais avec une trajectoire bien précise
Et para : mettre à côté.
La parabole c’est donc deux trajectoires qui se suivent et qui vont se mettre en comparaison l’une de l’autre. Il s’agit d’illustrer de faire comprendre une réalité invisible en utilisant une réalité visible, connue de tous.
Pour la parabole du semeur, la semence illustre la parole qui est donné. La semence étant la réalité visible et la parole celle invisible. Il faut savoir qu’il y a des limites à ce moyen là, puisque la comparaison colle plus ou moins et souvent plutôt moins que plus. Dans la parabole du semeur, la semence qui va pousser va finir par se faner, par disparaitre si personne ne vient la récolter. Alors que la Bible nous dit de la parole dans Es 40.8 :
«L’herbe se dessèche, la fleur se fane ; mais la parole de notre Dieu subsistera toujours.»
On voit bien ici les limites de ce genre littéraire.
La parabole n’est pas non plus une simple illustration. Car une illustration vient appuyer soit après ou avant, un message qui est donné. Elle n’est que le moyen de marquer les gens de les aider à se souvenir, mais le message central est donné à part. Tandis que la parabole est également le message central, elle est à la fois l’illustration et l’enseignement ce qui est plus sujet à interprétation.
B- Pourquoi un tel choix ? :
Mais alors pourquoi Jésus a utilisé un genre littéraire qui est limité, qui ne colle pas forcément parfaitement à la réalité invisible qu’il tente de faire comprendre à ses auditeurs ? Et bien nous pouvons peut-être trouver une réponse dans une déclaration du Christ. Suite à cette parabole du Semeur, les disciples vont demander à Jésus pourquoi il utilise un tel moyen pour son enseignement et sa réponse est très intéressante : Marc 4.10-12.
Il nous dit que ses paraboles sont difficiles. Avec une expression qui nous frappe, nous choque même : v.12. Jésus reprend ici une citation d’Esaïe. Cette affirmation nous donne l’impression que Dieu empêche les auditeurs de comprendre. C’est injuste ! D’ailleurs les évangélistes Matthieu et Luc, postérieurs à Marc, n’ont pas retenu cette citation, peut-être parce qu’ils étaient eux aussi mal à l’aise avec celle-ci.
Mais alors comment comprendre cela ? Et bien il faut remarquer que la citation d’Esaïe ne correspond ni au texte de la Bible hébraïque (Bible en Hébreu), ni au texte de la version grec (Septante), habituellement citée par les évangélistes. En fait, la version citée ressemble beaucoup plus au texte du Targum palestinien. Un Targum est une interprétation, une traduction de l’Ancien Testament. Au temps de Jésus, les juifs ne parlaient pas l’hébreu biblique, mais l’araméen. On s’est donc mis à traduire les textes de la Bible hébraïque en araméen, pour que les gens puissent le comprendre dans les synagogues. Cette traduction d’abord orale, était assez libre, on ne se gênait pas pour paraphraser et interpréter le texte. Et par la suite, certain de ces textes ont été mis par écrit dont le targum palestinien.
Ainsi, Marc aurait utilisé un matériaux provenant du milieu juif de la Palestine. Selon la pensée hébraïque, il n’est pas facile de départager ce qui revient à Dieu et ce qui revient à l’homme. Tout s’intègre dans le plan de Dieu, même les choses mauvaises. Ainsi, à partir de la constatation que certains ne veulent pas se convertir, ne veulent pas entendre et comprendre les paroles de Jésus, ne veulent «rien savoir», on retourne la situation en déclarant, après coup, que c’était Dieu qui voulait ça et qu’il avait tout prévu. Il convient de noter également que pour l’hébraïsant il faut retourner la chaîne de causalité : Autrement dit :
«Jésus leur parle en paraboles pour qu’ils ne se convertissent pas.»
Veut dire en réalité : «parce qu’ils ne veulent pas se convertir, Jésus leur parle en paraboles.»
Ainsi quand Jésus dit que ses paraboles sont difficiles, ce n’est pas d’ordre intellectuel. Ce n’est pas quelque chose réservé aux plus doués et ceux qui ne sont pas assez fort pour comprendre, ne pourrons pas faire partie du Royaume de Dieu. Non ! Ce ne sont pas les plus malins qui vont comprendre, mais les plus confiant.
Le secret du mystère est donné par Dieu, il ne l’a pas gardé pour lui, mais il le dévoile à qui veut. Ceux-ci, non seulement voient Jésus, entendent sa Parole, mais distinguent qui il est, et comprennent ce qu’il dit. C’est la communauté créée par le Saint-Esprit : l’Eglise. Mais tout de même les disciples savaient qui était Jésus, ils avaient confiance, foi en lui, et n’ont quand même pas compris sa parabole.
Et bien, et c’est la raison pour laquelle Jésus a parlé en paraboles, il a dû faire face aux à priori et préconceptions de ses auditeurs. S’il disait directement qu’il était le Fils de Dieu, ce Messie tant attendu ! Les juifs auraient mis derrière ce nom tout ce qu’ils pensaient, toute leur fausse conception : un Messie qui allait prendre les armes et renverser le pouvoir Romain.
A l’inverse, si Jésus avait dit : «Je suis le Fils de Dieu, mais pas comme vous le pensez et l’attendez.» Ils auraient dit : «Tu es un menteur !»
Donc pour détourner cela, Jésus utilise la parabole. Un style indirect qui a pour but de mettre en réflexion, en chemin. L’auditeur (le lecteur aujourd’hui) se pose des questions, se croit dehors et se met en chemin, cherche. Jésus déplace ainsi le malentendu, il fait saisir à l’homme du dehors qu’il n’a pas compris et dès lors, il cherche à comprendre et donc devient, en se mettant en marche, un homme du dedans. Il est donc normal de ne pas comprendre.
2- La parabole du semeur :
Mais revenons à notre parabole, qu’est-ce Jésus voulait justement faire comprendre à ses disciples ? Je vous propose de la relire ensemble : Marc 4.1-9.
Voilà une histoire toute simple dont Jésus lui-même donne l’explication aux versets 13-20 :
A- Les terrains :
Il nous parle de 3 terrains défavorables à la croissance de la semence (la Parole) : le bord du chemin, un terrain rocheux, un lieu planté de ronces. Puis enfin, le semeur trouve un terrain favorable, une bonne terre meuble et fertile. La correspondance que Jésus donne de ces différents terrains est assez claire elle montre comment différentes personnes accueillent la parole de Dieu. Voilà la première question que nous pose cette parabole : Quelle type de terrain je suis ? Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas un sol rocailleux à vie, un sol remplit de ronce à vie, ou une bonne terre à vie. Nous évoluons, nous changeons. Donc la question est : Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Sommes-nous un sol de bord de chemin : qui est sans cesse dérangé, empêché de pouvoir approcher de Dieu, par notre travail, par une situation de vie difficile ?
Sommes-nous un sol rocailleux ? Avons-nous vécu une expérience extraordinaire avec Dieu, été tout feu tout flamme, et puis s’est retombé ? Cela nous parait moins évident ?
Sommes-nous un sol remplit de ronces ? Nous sentons-nous étouffés ? Submergé par toutes une série de choses, d’évènements, de stress ?
La bonne nouvelle de cette parabole et la bonne nouvelle de la mission de Jésus sur terre, c’est qu’il déverse sa semence sur tous et qu’il peut nous transformer en bonne terre. Nous ne sommes pas condamnés à vie ! Pour cela mettons-nous en route avec lui.
B- Jésus se présente comme un Semeur :
Mais la raison pour laquelle les disciples n’ont pas compris cette parabole, ce n’était pas la compréhension et la correspondance de chaque terrain, cela va plus loin. Quand les disciples interrogent le Christ, sa réponse, nous l’avons lue est la confirmation de la parabole.
Il est facile de prendre les disciples pour des attardés qui n’ont rien compris à une histoire aussi claire. Mais en réalité les 12 avaient parfaitement compris, l’image est d’une limpidité absolue. Mais elle leur semblait tout simplement impossible et la réponse simpliste de Jésus est en quelque sorte là pour leur dire : «Mais si ! Vous avez bien entendu. La vérité, c’est ce que vous avez compris, mais que vous refusez d’admettre.»
Alors pourquoi ce refus des apôtres ? Et bien tout simplement parce que cette parabole vient renverser leur théologie, tout l’enseignement qu’ils ont reçu. Qu’est-ce qui heurte et qui bouleverse les apôtres et les auditeurs du Christ ? Ils s’attendaient à tout de la part du Messie, sauf à ce qu’il se compare à un semeur.
En lisant la Parole de Dieu, en étudiant l’Ancien Testament et en vivant leur foi, les Israélites s’étaient fait une idée du Messie, idée calquée d’ailleurs sur celle qu’ils se faisaient de Dieu et de sa Parole. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il sera question du «Fils de David» dans l’Ecriture. David était le prototype du Messie, le schéma que les Israélites avaient dans leur coeur et dans leur tête, quand ils songeaient à celui que Dieu enverrait. Le Messie devrait être non seulement un roi, mais LE ROI !
Et il est vrai que quand on lit les Psaumes et la plupart des prédications des prophètes on peut difficilement leur en vouloir. Leurs attentes correspondaient a bien des passages de l’Ancien Testament. Ils n’étaient pas non plus des doux rêveurs idéalistes si on leur avait demandé : «Par quel moyen ce Messie s’y prendrait-t-il pour inaugurer son Royaume de paix ?», la plupart auraient répondu : «Par la force, et si besoin est, par la guerre.» L’image fondamentale du Messie que les Israélites portaient dans leur coeur était fatalement royale et militaire. Et Jésus savait cela, c’est pourquoi, nous l’avons vu avant, il a utilisé les paraboles, il veut ici leur montrer autre chose, se présenter différemment.
Mais est-ce que ce message est aussi facile à accepter pour nous aujourd’hui ? Interrogeons-nous sincèrement, si nous essayons de voir l’image fondamentale que nous nous faisons de Dieu, il faut bien admettre que presque toujours, nous voyons un Dieu royal. Notre langage d’ailleurs en découle, dans nos prières nous utilisons très souvent le mot «Seigneur» et l’adjectif principal auquel nous pensons est la puissance, «Seigneur tout-puissant.»
Dans nos attentes également, nous nous disons souvent : «Si seulement j’avais pu vivre à l’époque des disciples ou d’Israël, de pouvoir voir la mer s’ouvrir, Jésus guérir des malades.» Ce désir correspond à un besoin de voir un Dieu glorieux, éclatant !
Force est de constater que pour nous aussi, Dieu est resté un général, un magicien. C’est pourquoi on ne peut en vouloir aux disciples de ne pas comprendre. Pour nous aussi, l’image du semeur est inadmissible.
Il nous est difficile d’admettre que l’image fondamentale du Messie (rappelons-nous que c’est la première parabole du Christ, c’est sa présentation), l’image la plus proche de la vérité, c’est qu’il est le Semeur et que son oeuvre n’est ni plus, ni moins que des semailles, tandis que sa Parole, cette Parole dont tout l’Ancien Testament dépeint la puissance, ne serait ni plus ni moins qu’une semence.
Cette image du Christ mettait tout en l’air ! Le rêve des disciples était d’un coup mis en pièce. Attendant un chef d’armée qui de victoire en victoire allait instaurer son Royaume, Jésus détruit tout par une simple phrase : «Un semeur sorti semer.»
Dieu accepte d’être plus faible que l’inattention, la distraction, plus faible que les faiblesses humaines, et ça on a du mal à le comprendre.
Un Dieu qui est tout puissant, je le crois profondément, qui pourrait changer le monde en une seconde, imposer aux hommes de s’aimer, de ne plus faire de mal. Ne le fait pas et laisse la liberté de pourvoir ne pas le choisir.
Nous attendons et nous voulons souvent avoir un Dieu éclatant de puissance, nous voulons de l’extraordinaire, du visuel. Mais Dieu choisi plutôt la simplicité, choisi des moyens plus discrets, des moyens plus faibles, la preuve il nous utilise nous. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’agit pas. Sachons voir la simplicité de Dieu dans ses réponses à nos prières. La discrétion de son action dans notre monde. Dieu n’est pas un Dieu qui aime se vanter, se montrer.
C- Nous sommes appelés à semer :
La parabole du semeur nous appelle nous aussi à être des semeurs pour Dieu. Et là encore, nous avons du mal à bien le saisir. Dans la parabole, un élément nous frappe de suite. C’est la manière avec laquelle cet homme sème. S’il devait travailler dans une exploitation agricole aujourd’hui et même à cette époque, il ne tiendrait pas une journée. Il en met partout, il sème n’importe comment. Il en met la moitié en dehors de la bonne terre. N’importe quel bon travailleur ne sème pas sur le bord des chemins ou au milieu des ronces. Mais Dieu refuse de limiter la semence au bon terrain, il refuse de savoir qui sera les ronces et qui sera la bonne terre. Il sème pour tous ! Il nous est donc interdit de réserver la semence à la seule bonne terre… ou de réserver la semence à la terre que nous jugeons nous être bonne.
Alors que nous puissions êtres ces semeurs qui sèment à tous.
Conclusion :
On comprend donc bien pourquoi Jésus a utilisé cette parabole comme inaugurant sa mission, et son rôle dans le monde : Elle nous présente un Dieu qui sème pour tous, sans distinction. Un Dieu qui laisse l’homme libre, libre de ne pas écouter, libre de ne pas accepter son message. Un Dieu qui se tient à la porte et qui aime et respecte tellement l’homme qu’il ne force pas la porte, mais attend qu’on l’invite à entrer. Alors invitons-le dans nos vies et ne forçons pas les portes des autres.

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